La mer du Nord après Brel

En tant que personnes, nous avons tous un attachement naturel – presque forcené pour certains – au respect de notre individualité et de tout ce qui nous différencie des autres. C'est peut-être encore plus vrai à notre époque que cela ne l'était par le passé. Mais l'un des paradoxes (parmi bien d'autres) dont nous souffrons est que le décor dans lequel nous sommes plongés représente dans bien des cas l'opposé même de cet idéal. Car si chacun de nous peut se vanter d'être unique et s'en réjouit au travers de ses relations avec les autres, nous n'avons jamais autant été soumis à la standardisation de masse et à la solitude, que nous avons bien souvent acceptée faute de pouvoir avoir mieux. Plus effrayant encore, les environnements ne nous avons construits ne nous ressemblent plus, jusqu'à sembler nous engloutir dans un amas de lignes bien rangées qui n'ont rien d'organiques et se répètent à l'identique jusqu'à l'inhumain. Mêmes dates de vacances, même destination et mêmes logements pour tous : bienvenue sur le littoral belge.

Le building Cache-cache

Comme l'explique bien un article du journal Le Soir (*), la côte belge est l'un des seuls endroits du pays où il est encore possible de contempler l'horizon mais où tout a été fait pour le boucher à grands coups d'immeubles aux innombrables étages alignés le long de ces 66 kilomètres de bord de mer, ce qui lui vaut la délicate appellation de "mur de l'Atlantique". En hiver, le soleil qui reste trop bas n'arrive même plus à éclairer la plage. Et les bâtiments dont certains datent des années septante semblent rivaliser de laideur. Mêmes lorsqu'ils sont plus récents, il s'en dégage une impression de froideur impersonnelle que même l'été et l'arrivée des vacanciers n'arrivent pas à faire oublier.

Le building Tu vas me trouver

Cocasses ou inquiétantes, les représentations photographiques que l'on peut y faire de « l'homme dans son milieu naturel » sont interpellantes ou du moins évocatrices de ce profond décalage entre ce que nous sommes et où nous habitons. Bien sûr, l'endroit n'a pas l'exclusivité du béton armé qui a été coulé à gros flots en hauteur ni du sentiment d'écrasement que génèrent ces constructions, mais le contraste entre ce décor que l'on rencontre plus habituellement dans les mégapoles et le côté provincial de ces petites stations balnéaires sacrifiées sur l'autel du profit immobilier est surprenant. 

Un gars terrassé

Si la mer rime dans l'imaginaire avec soleil et grand air, ce doit aussi être la raison du nombre invraisemblable de terrasses par mètre carré de sol bâti, même si l'orientation de celles donnant pleine vue sur l'océan est irrémédiablement incompatible avec le moindre rayon de lumière qui pourrait les frapper. C'est de l'apparition de personnes perdues dans l'immensité de ces façades que cette série prend sa source. 

Un couple pas encore terrassé

Pourtant, même si l'image que l'on peut en voir ici n'est pas forcément flatteuse, la côte belge est pour la plupart de mes compatriotes une partie de leur histoire intime, en particulier de leur enfance. Rares sont ceux qui n'y ont pas passé des vacances et je ne fais certainement pas exception à cette règle. Certains décident d'ailleurs d'y finir leurs jours, quitte à le faire dans des logements d'un ennui mortel. Logique.

Un petit air de Brazil (**)

Si ces images sont une vision très partielle et partiale de l'endroit, j'aurai l'occasion de vous en offrir d'autres plus réjouissantes via de prochains billets. Ils nous emmèneront d'ailleurs au-delà de la frontière franco-belge pour explorer un littoral qui a su rester bien plus sauvage. Et puisque ce billet est aussi le premier de l'année 2017, j'en profite aussi pour vous souhaiter le meilleur au cours des 12 prochains mois, que ce soit à vous ou à vos proches. Dikke kus van de kunst, comme on l'écrit chez nous sur les cartes postales !

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(*) Côte belge: un petit coin de paradoxes. Le Soir, 17 juin 2015.
(**) Brazil, film de Terry Gilliam, 1985. A voir si vous ne l'avez pas encore fait.

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