Spleenitude

Il y a des jours où l'on a envie de pouvoir dire quelque chose qui ne passerait pas aussi facilement que par l'intermédiaire d'une image. Pour certains, cela passe par l'écriture, pour d'autres c'est plus facile via une photographie. Chacun de nous exprime les choses via sa propre sensibilité et ses affinités. Pour cette réalisation, on sort le grand jeu: gélatines de couleur, décor lugubre plus vrai que nature et de l'improvisation pour plonger le tout en milieu pseudo carcéral. Ca ne respire la joie, mais ce fut un bonheur à réaliser. Et arriver à s'exprimer ainsi, ce fut aussi un accomplissement personnel. Nous allons donc voir comment il est possible d'obtenir un résultat semblable avec des moyens très limités. Le héros du jour sera inhabituel: il s'agit d'un panier à linge détourné de son usage premier. Les photographes sont de vrais pervers, je vous le dis.

L'usage d'un gobo (acronyme dérivé de l'anglais "GOes Before Optics") est une chose assez fascinante et facile à essayer. A priori, n'importe quel objet laissant passer une partie de la lumière qui l'éclaire peut être placé comme obstacle sur le trajet qui va du flash à la zone que l'on souhaite éclairer. Selon la couleur de l'objet, son opacité plus ou moins grande, ses découpes, on peut créer de riches motifs, voir imiter l'apparence d'un objet qu'on ne verrait qu'en ombre chinoise. C'est le cas d'un simple panier à linge, notamment. Placez un flash derrière celui-ci et vos obtenez des choses très intéressantes.


Le fond recevant la lumière est constitué ici d'un rouleau de papier de couleur gris moyen. L'avantage majeur du gris est qu'il restitue des couleurs bien saturées en l'éclairant avec des gélatines. Un second avantage est qu'il est possible de jouer sur une large gamme tonale de gris en l'éclairant plus ou moins fort, ce qui permet d'obtenir un fond quasiment blanc ou noir selon le souhait, et cela rien qu'en contrôlant la quantité de lumière qui tombe dessus.

Le schéma d'éclairage pour la photo finale est composé de trois sources lumineuses. L'une d'elles est la lumière continue qui provient de l'ampoule accrochée au plafond, dont la température de couleur est plus basse que celle du jour, produisant une teinte jaunâtre. C'est sur cette lumière que devra être réglée la mesure d'exposition, ainsi que la puissance des flashes et la modification éventuelle de leur température de couleur, puisqu'il n'y a aucun moyen de faire varier la puissance ou la température de couleur de l'ampoule.


Le second éclairage sur le modèle est assuré par une strip-box maison (alimentée par un flash Canon 580 EX II), placée à 45° à l'arrière, permettant d'avoir cet appoint de lumière sur le contour du modèle et aidant à en délimiter la silhouette. Le flash est muni d'une gélatine 1/2 CTO (Couleur Température Orange) afin d'équilibrer sa couleur avec celle de l'ampoule. L'éclairage du fond est constitué par un autre flash identique, nu et muni d’une gelatine 1/2 CTB (Couleur Température Bleue) qui frappe au travers du panier à linge (le quadrillage de lumière au plafond sur l'image finale est dû au quadrillage qu’il y a aussi dans le couvercle du panier à linge). On veillera à ce que ce dernier éclairage n'arrive pas sur le modèle mais rien que sur le fond. Le modèle n'est donc éclairé que par l'ampoule au-dessus de lui et par la strip-box siuée à l'arrière.



Dans cette photo, le décor dépasse largement la zone couverte par le rouleau et inclut tous les éléments de la pièce, dont le plafond. Comme quoi un plafond très laid en temps normal peut contribuer à une photo d'ambiance.


La photo finale est prise au 1/30s à f/8 et ISO 200. Elle est évidemment très symbolique. Après l'avoir achevée et pour cette raison, j’ai eu envie de l’accompagner d’un texte poétique.


Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

(Spleen, dans Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire)


Très bizarrement, la photo a précédé le texte et non l’inverse. Après avoir obtenu la photo, une petite recherche sur le web m’a directement conduit à ce poème de Baudelaire. Il y avait des similitudes vraiment troublantes: les plafonds pourris, l’image de la prison, le crâne incliné, et l’idée globale d'une personne désarmée et vaincue, prisonnière d’un mal-être intérieur. Je n’avais aucun souvenir de ce poème. Etait-il quelque part sorti de l'arrière-boutique de mes souvenirs sans même que je m'en rende compte lorsque j'ai réalisé la photo ? Je ne pourrais pas le dire. L'esprit a ses méandres où l'on se perd parfois. Mais ça, ce n'est déjà plus de la photographie, je crois.

0 commentaires:

Publier un commentaire