Perdu dans le décor

J'habite près d'une gare. Une petite gare qui était restée très typique, de celles que l'on trouve à la pelle en banlieue. Mais ça, c'était avant le projet RER qui a fait couler le béton à gros flots sur des kilomètres de lignes. Certes, c'était une nécessité pour relier la capitale aux zones dortoirs avoisinantes, bien qu'on soit en droit d'avoir un avis mitigé sur l'esthétique des aménagements, du moins lorsqu'on les voit durant la journée. Mais la nuit, tout devient très différent à la lumière des faibles éclairages. C'est un univers étrange qui s'installe alors, à la fois attirant et effrayant, sublime et inhumain. Difficile de résister quand on est curieux et que l'on aime les ambiances à la Tim Burton.

J'avais depuis longtemps le désir de faire des choses un peu différentes et quelques-uns des précédents billets en  sont des exemples. Partir me promener la nuit et redécouvrir des lieux que je connais déjà sous un tout autre "jour" était aussi un projet de longue date. Et si en plus je peux ajouter à tout ceci une touche humaine à laquelle je suis attaché, cela donne un sens à la démarche. Pour cette série d'images, les choses ont été faites en deux soirées une fois la nuit complètement tombée. La première était une exploration solitaire de l'endroit, chargé d'un appareil photo et d'un pied (les trois premières photos). La seconde était un retour sur les lieux, mais accompagné cette fois (les trois dernières photos).


Lorsqu'on est seul, on pourrait se contenter de témoigner du décor dans lequel on se plonge, mais c'est le lien entre ce décor et l'homme qui l'a construit qui m'intéresse. J'ai donc payé de ma personne en jouant à la fois le rôle du photographe et du figurant. Le premier objectif était de réaliser une série d'auto-portraits qui n'ont pas pour but de dire qui je suis en tant que personne (on s'en fout) mais plutôt ce qui m'intéresse en tant que photographe, en faisant partie intégrante de ce que je représente. Le second objectif était de montrer certaines choses qui me tiennent à cœur : des ambiances, une touche d'humour décalé et une modeste réflexion visuelle sur le lien que nous avons avec les décors urbains. Nous les avons nous-mêmes bâtis mais nous y perdons peut-être une part de notre humanité, réduits par nos propres soins au rang de simples figurines que ces décors avalent ou emprisonnent.


Pour ceux que les aspects plus techniques pourraient intéresser, toutes les photos ont été réalisées à la lumière des éclairages en place et sans assistance technique, avec des temps de pose avoisinant les 3 secondes. Un pied est indispensable, le déclenchement de l'appareil étant effectué en utilisant le retardateur. Etre capable de courir pour se mettre en place et prendre dans la foulée la pose que l'on souhaite sans bouger ensuite est un atout précieux. On ne réussit pas à le faire du premier coup, mais ça fait partie de l'apprentissage.


Il y a des choses auxquelles on doit renoncer quand on fait de l'auto-portrait sans un système de déclenchement plus élaboré: ce sont les scènes où la distance qui vous séparera de l'appareil est bien trop importante, même lorsque le retardateur vous accorde 8 secondes de délai et quand bien même vous seriez un champion du 400 mètres haies. Certains cadrages plus délicats sont aussi source de problèmes. A vous de mettre la main sur une âme charitable et dévouée qui sacrifiera deux heures de sa soirée pour vous servir de modèle. Merci à mon fils d'avoir tenu ce rôle (en n'ayant pas trop eu le choix d'ailleurs, autorité parentale oblige).



Un dernier coup d'oeil en arrière, avant de repartir vers un lieu qui m'est familier (mon lit). Je me dis qu'aucun des nombreux voyageurs qui parcourront les quais demain matin ne pourra voir ce que j'ai vu. Tout redeviendra terriblement terne et banal dès le lever du soleil, alors que tout semble magique et irréel en cet instant précis.


Ce sont deux mondes en un seul lieu, qui ne se connaissent pas et qui jamais ne se rencontreront. Mais les nuits se suivent et me ressemblent, car je les entends déjà qui m'appellent alors que je m'endors. Je sais que je ne résisterai pas longtemps avant d'y retourner. A chacun ses poisons. 



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